MUET est un duo, un projet musical imaginé par le montpelliérain Colin Vincent, l’ancien leadeur du groupe de rock VOLIN, dont les compositions à la boite à rythmes sont transcendées par le jeu de baguettes de son complice, le batteur Maxime Rouayroux. À leur actif, deux disques : un premier album «Le pic de tout» (2023) et un EP live «En altitude» (2024) aux textes, dystopiques, inspirés par l’actualité climatique et l’avenir incertain de l’espèce humaine. Ils sont en concert le vendredi 21 février au Théâtre Gérard Philippe à Montpellier.
Entretien avec Colin Vincent, ce compositeur, chanteur, multi-instrumentiste, qui fut également guitariste dans iAROSS, et qui désormais se passionne pour le modulaire au sein du collectif PatchWork. Un artiste à la vision lucide tant sur le monde de la musique indépendante que sur les futurs étés caniculaires.
LOKKO : VOLIN, ton groupe avec lequel tu t’es fait connaître, c’est définitivement terminé ou c’est une parenthèse ?
Colin Vincent : Non, c’est définitivement terminé. C’est quand même un groupe qui a duré dix ans. Je crois que c’est vraiment un cumul de petites fatigues de groupe. Quelque chose de très banal en fait. À un moment, tu as envie de tourner une page. C’est un groupe qui n’a pas décollé. On a eu des petits succès, mais on n’a pas vraiment rencontré notre public.
Vous avez tout de même été finalistes du Tremplin inRocks Lab et fait des premières partie d’Arno et de Feu! Chatterton ?
Oui, on a fait de belles choses : des jolies salles, des belles premières parties, des chouettes tournées. Mais bon, c’était toujours un peu du bricolage. On n’a jamais vraiment réussi à trouver un tourneur. Il nous fallait beaucoup d’énergie pour trouver des dates. Et de nombreux lieux n’étaient pas très adaptés pour nous recevoir. On s’est retrouvés à jouer dans des endroits vraiment «roots». On a même été confrontés parfois à des choses lunaires. Comme de se retrouver sans ingé-son au milieu du concert. Il avait disparu…
Tu as également tourné la page iAROSS ?
Oui, cela a duré près de treize ans avec iAROSS. Et tourner la page était aussi nécessaire. D’énormes expériences de vie. On a fait tellement de choses : des concerts au Canada, au Japon, à La Réunion…Mais je tournais en rond. Je n’arrivais plus à me renouveler, à proposer de nouvelles choses à la guitare et aux claviers.
C’est là qu’est née l’envie de faire autre chose et que tu as imaginé MUET ?
Sur la fin de VOLIN, il y avait déjà une partie de moi qui voulait aller ailleurs. J’avais commencé à imaginer un projet plus personnel. En duo. Avec Max , le batteur qui jouait dans VOLIN.
J’avais envie de faire quelque chose de beaucoup plus électronique. Ça me titillait depuis longtemps cette idée de faire un projet avec des machines. Un univers qui me fascine depuis toujours. J’ai toujours été très attiré par les Aphex Twin, Burial, Boards Of Canada, même si ce n’est pas ma culture musicale d’origine.
Puis le confinement est arrivé. On m’a prêté une maison dans les Pyrénées-Orientales. J’ai eu la présence d’esprit d’emporter tout mon matos. J’ai blindé ma Peugeot 206. On pensait partir à la base pour quinze jours mais ça a finalement duré deux mois. Je n’ai jamais fait autant de son de toute ma vie.
Est-ce cette période, où tu étais reclus dans la pampa, qui explique le côté dystopique du premier album de MUET : Le pic de tout ?
J’y pensais déjà avant le confinement. Le premier morceau de l’album, Le pic de tout, qui est le plus SF, je l’ai écrit après l’été 2019 quand la canicule faisait arrêter les tramways . Je me souviens d’une journée en particulier où ouvrir la fenêtre était insoutenable. C’était vraiment effrayant. Au même moment était sorti l’album Anima de Thom Yorke, une de mes grosses influences. Un album très dark, très dystopique, très synthétique. Et puis je lisais beaucoup Pablo Servigne et sa théorie sur l’effondrement possible.
Tout cela s’est entremêlé. La question du réchauffement climatique a inspiré ma musique. A un moment, il y a eu une espèce de sursaut, de réveil des consciences, avec la médiatisation des premiers rapports alarmants du GIEC, qui disaient qu’on allait vraiment dans le mur. Le confinement est venu matérialiser notre vulnérabilité.
Ici, version live du morceau « Le Pic de Tout »
Si je te suis, c’est aussi durant cette période finalement où tu as eu le temps d’explorer les musiques électroniques et d’apprendre à en faire ?
Oui, j’ai vraiment pu défricher ce nouveau territoire. Je me suis formé techniquement. J’avais déjà une boîte à rythmes depuis quelques années mais je m’en servais seulement de manière très rudimentaire, comme un rockeur. Je ne rentrais pas vraiment dans la matrice de la programmation, dans toute la part de musique générative intéressante qui est possible avec la musique électronique. Je me suis mis aux synthés modulaires. Je fais d’ailleurs partie d’un collectif PatchWork qui explore ses possibilités.
Pour autant, les boites à rythmes ne te suffisent pas et tu as besoin d’acoustique avec Maxime Rouayroux à tes côtés ?
Dans la musique électronique, sur la longueur, il peut y avoir un ressenti assez linéaire : en termes de montée, de sensation, de puissance. Ça peut être difficile à gérer. Donc c’est aussi pour cela que j’ai fait appel à Maxime. Il est très fort pour reproduire avec exactitude ce que fait la boîte à rythmes. Mais il apporte une autre dimension. C’est un batteur qui est très expressif, un batteur de jazz . Il adore la pop mais il fait essentiellement du jazz.
Parlons de tes textes. Depuis VOLIN, tu écris essentiellement en français. Quel rapport entretiens-tu avec notre langue ?
Les grands artistes de la chanson française qui maniaient si bien le verbe, c’est un héritage qui peut peser. Pour chanter en français, il n’y a pas si longtemps, il fallait avoir une plume. Le rap a ouvert tout un champ des possibles. L’écriture des chansons en français est décomplexée. Maintenant, c’est plus acceptable d’être moins scolaire.
Et comment se passe le processus d’écriture ?
Les morceaux, je les écris les uns après les autres, dans des temporalités très différentes. Des fois, je n’écris pas pendant un mois, ou plus. Parfois, toutes les semaines. L’écriture, cela s’entretient. C’est comme la course à pied. L’écriture appelle l’écriture. Elle se nourrit d’elle-même.
Tu cites Bashung comme l’une des tes influences pour ce projet ?
Je l’ai beaucoup écouté durant l’élaboration de l’album. J’adore sa musique, comment il utilise les mots. Il a une écriture qui me parle vraiment, ce côté très imagé et très réaliste à la fois, très cru aussi parfois. La narration chez Bashung n’est pas forcément très claire mais un thème général porte la chanson et produit une ambiance.
Cependant pas de reprise du chanteur de «Madame rêve» sur vos deux disques. Vous vous attaquez en revanche à un autre monument de la chanson française : Le Cinéma de Claude Nougaro. Pourquoi ?
Nougaro se servait de la force percussive de la langue, de son accent. C’est très rythmique. J’ai une manière très différente d’appréhender la langue. J’ai toujours adoré cette chanson. Il parle de l’écran noir de ses nuits blanches pour évoquer son espace mental. Je voulais un interprétation plus froide, pour évoquer notre époque, saturée d’écrans d’ordinateurs et de smartphones. Ce n’est pas pour autant hommage. Je n’avais pas forcément envie de faire plaisir à ceux qui aiment Nougaro. Les puristes sont d’ailleurs rarement d’accord avec les reprises. Peut-être, il y avait l’ idée de malmener ce conservatisme, de s’en amuser, d’où l’auto-tune pour taquiner une certaine bien-pensance. En musique, il faut se réapproprier les matériaux, les brutaliser. Il n’y a rien de sacré.
Au fait, la question bateau qu’on a du te poser mille fois mais dont je n’ai pourtant pas trouvé de traces de réponse sur le Net : pourquoi ce nom MUET ?
Avec Max, on se ressemble pas mal. Nous sommes des mecs assez introvertis, pas très affirmés en société. Ce qui, je pense, explique largement pourquoi on fait autant de musique. Muet, ça nous résume assez bien. Ensuite, la musique, c’est aussi une histoire de réceptivité. Il y a des moments où tu te tais. Beaucoup de silences.
Enfin, il y a une raison beaucoup plus terre à terre. Pendant une balade avec Max dans les Pyrénées, pendant laquelle on cherchait un nom, on est tombés sur un graff dans les vestiges d’une construction d’hôpital envahie par les broussailles. On a aimé le graffiti, hyper énigmatique. On s’est dit que ça avait de la gueule.
MUET au Théâtre Gérard Philippe, vendredi 21 février à partir de 20h. En savoir +.
Le groupe MUET, ici.